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ASEREF et la Colonia Española de Béziers présentent le samedi 6 avril 2013 à 20h30 la pièce de théâtre "Federico(s)" au Centro Espagnol. Entrée 10€, chômeurs, étudiants 5€. Cette pièce de Filip Forgeau mise en scène par Philippe Flahaut est interprété par Kévin Pérez petit fils de républicain espagnol lui même qui au travers de ce rôle rend hommage aux combattants de la liberté. Il interprète à la fois le grand père, le fils et le petit fils. Kévin Pérez débattra avec le public à l'issue de la représentation autour du verre de l'amitié. Colonie espagnole de Béziers 1 rue de la vieille citadelle à Béziers.

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Frédérico(s)

Assis seul à la table encore mise d’un repas de famille, les yeux protégés du soleil par des lunettes sombres, en chemise blanche et veste noire, comme il se doit pour une fête ou un enterrement, un jeune homme écoute résonner en lui les voix d’autres repas de famille. De sa famille. Autour de cette table désertée, renaissent en lui ceux dont il est né. 1921, 1951, 1981, de père en fils, Frédérico, Frédérico, Frédérico … comme le poète. Lui, devient le fils et le père de ses pères auxquels il donne vie par sa parole. Ceux qu’il a connus, ceux qu’il n’a pas connus, il les porte en lui : il est eux, Frédérico(s).

Avec eux, reviennent les temps qu’ils ont traversés, temps dont ils ne parlaient pas, ou si peu, se tenant au bord de leur douleur ancienne pour ne pas raviver les blessures : la guerre civile, la défaite, le Franquisme, l’exil amer de la première génération, celui de la deuxième pour tenter de survivre, si proches, si loin de leur pays où ils ne sont jamais revenus.

Le texte de Filip Forgeau, nourri des paroles recueillies, parle de la mémoire intime d’une famille et à travers elle, de celle de tout un peuple, dont l’art, de Lorca à Picasso, est aussi une arme de résistance et de lutte*.

La mémoire se forge dans la répétition : ainsi, sont reprises, tout au long de la pièce, des paroles auxquelles s’ajoutent d’autres paroles, à leur tour répétées, le fils, le père, le grand-père qui lui-même racontait son père, son grand-père… Transmission : le texte comme une comptine, les couplets d’une complainte populaire, un chant révolutionnaire repris en cœur, de douleur ou d’espoir « AÏ Carmela ! Aï Carmela… ». « Un pueblo, unido, jamas sera vincido !... » Parce qu’un peuple ne meurt pas avec ses enfants fusillés tant que leur mémoire reste vivante : en Espagne aujourd’hui, les Indignados héritiers portent toujours la résistance à l’oppression, des armes ou de la Finance.

Le décor (François Tomsu) parle de la terre d’Espagne : la terre ocre rouge recouvre l’espace de la scène. C’est le sol dans lequel s’enracinent des oliviers et des hommes, et que portent avec elles les familles en exil.

L’intensité de la lumière (Michaël Vigier) fait passer Frédérico du grand soleil à l’intimité intérieure. La nappe qui recouvre la table de famille se prolonge sur la terre, en un chemin blanc jalonné d’un chandelier, une photo ancienne, des objets venus du passé, les morceaux brisés d’une assiette à recoller, comme des bribes de mémoire. La lumière rouge le colore de sang, la lumière bleue l’inonde de ciel, la guerre et la paix.

Dans le drapé de la table qui tombe jusqu’au sol, ondoient les projections de vieux documentaires : la liesse de la République Populaire, le coup d’Etat de Franco, Guernica, les Brigades Internationales de l’Espoir, les enfants morts, ceux partis, parfois pour toujours, pour l’URSS afin d’échapper à la guerre, la fuite des vaincus au-delà des Pyrénées pour y trouver, au lieu du refuge espéré, les camps d’internements d’une France scélérate. Les pleurs de désespoir d’une femme… L’Histoire.

Frédérico le fils, s’est dépouillé de son habit, de sa chemise blanche, pour revêtir le vieux manteau de la misère de ses pères. Couché sur la table, comme un mort, il se redresse pour raconter. Au-dessus, dans le noir qui se fait, tourne le vrombissement terrible, prélude au bombardement aérien : instants intenses où les vibrations vrillent les nerfs et le cœur de chacun.

Philippe Flahaut, par son intelligence de l’Histoire, par le son (chants unanimes, continuos sourds ou fracas de la guerre), la direction d’acteur (il connaît Kevin depuis ses 7ans, il lui a fait confiance et l’a guidé dans sa belle démarche), par sa sobre mise en scène, concentre le spectateur sur la tragédie collective comme sur l’intime et traduit sans rupture le singulier et le pluriel de Frédérico(s),

Pour Frédérico(s), Kevin a quitté le rire de l’humoriste que chacun reconnaissait, pour aller chercher au fond de lui–même la douleur ancestrale occultée avec laquelle il a grandi : sobrement, calmement, avec une diction claire, sans emphase, sans pathos, laissant parfois parler seulement ses mains avec une véhémence retenue, il est juste, il éclaire, il bouleverse.

Cette douleur assumée, ce témoignage qui va au-delà de lui-même dans l’Histoire, ont grandi le jeune homme et ont fait naître devant nous le comédien véritable.

Geneviève BRUN

*( Paco Ibanez témoignait aussi de cette arme, en chantant pour nous dans une Maison du Peuple comble de gens et d’enthousiasme, les poètes, andalous, basques, catalans… qui ont porté le cœur et l’Histoire de l’Espagne.)

"Federico(s)" le 6 avril 20h30 à Béziers au Centro Espagnol
Tag(s) : #Activités ASEREF, #Médias

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